Ne plus écrire – Tome 1 (roman)

Ne cherchez pas l’intrigue d’un polar dans ce roman, plus proche des Ecrivains en costard-cravate (2007) que de Lucas D’Amour-Léger (2014). Autodérision, humour parfois grinçant, deux ou trois indiscrétions, quelques tragédies et beaucoup de musique. Le titre du nouveau roman de Thierry Tuborg signifie-t-il qu’il arrête l’écriture ? Non, bien au contraire, comme en atteste la mention « Tome 1 ».
Au cours de la rédaction de son roman, l’auteur a déclaré : « Ecrire Ne plus écrire, ça c’est funky ! » Ce livre n’est pas un roman comme les autres.

Ne plus écrire – Tome 1 – Thierry Tuborg

Les Editions Relatives – 2019 – ISBN : 978-2-9521790-9-6 214 pages – 18 € – Livraison gratuite PAYEZ AVEC PAYPAL CI-DESSOUS ou rendez-vous en page contact pour payer par chèque

18,00 €

 PREMIERES PAGES :

           Voilà.

            Voilà, quoi.

En ce pays de tocards qu’est la France, il fut un temps où l’on tombait régulièrement sur un jeune écrivain qui, en hommage à son idole Louis-Ferdinand Céline, inscrivait comme incipit de son tout premier roman : « Ça a débuté comme ça. » Comme si cela lui attribuait, ou plutôt allait lui attribuer, de façon très mécanique, un style particulier que la critique et les lecteurs loueraient de concert.

            Personnellement, je m’en tape du style de Louis-Ferdinand Céline, et la première phrase de mon livre sera donc : « Voilà. » Ou encore : « Voilà, quoi. » On verra ça plus tard.

            Ou pas.

            Pour la principale raison que je ne m’en vais pas relater ici comment ça a débuté mais bel et bien comment ça s’est terminé.

            Voilà.

            Voilà, quoi.

            Mon quatorzième livre est paru il y a deux mois et, à l’instar de tous les précédents, à des degrés différents, je ne parviens pas à le vendre. Mon nom, Patrick Mardi, n’est pas un nom que l’on qualifierait spontanément de bankable. Ce qui, on avouera, est fort contrariant compte tenu que je suis devenu mon propre éditeur, après cette consternante expérience de publication dans une grande Maison qui remonte à une douzaine d’années. J’ai toujours plus ou moins amorti mes productions, bon an mal an, grâce à une poignée de fidèles lectrices et lecteurs qui me suivent depuis le début, mais il n’y a jamais de grosses ventes. J’en ai même été un chouïa de ma poche pour les deux dernières parutions.

            Cinquante-six ans, la crinière intégralement blanchie et toujours rien. Forcément, ça m’énerve. Ne traverserais-je pas la crise de la cinquante-sixaine, moi ?

            Hier j’ai croisé un vague camarade en ville, il m’a suggéré d’aller proposer mes livres à la petite libraire indépendante du quartier piéton, en dépôt-vente. J’y vais à reculons parce que ça me gêne toujours un petit peu d’aller quémander des trucs à des commerçants. Je n’ai pas l’âme d’un épicier, mais violence me fais.

            Scène de la vie de merde d’un auteur-éditeur sans distributeur.

            Moi : « Bonjour madame la libraire indépendante de la petite ville de province, je viens vous présenter mon tout nouveau roman, et je me demandais si vous l’accepteriez en dépôt-vente dans votre établissement. »

            La libraire indépendante de la petite ville de province : « Non, je ne fais pas de dépôt-vente, c’est compliqué à gérer (sic), ça va traîner là dans un coin une éternité. C’est quoi ? C’est de l’autoédition, c’est ça ? »

            Je lui tends un exemplaire de mon livre, Le Titre du roman, et réponds : « Voici l’objet. C’est l’un de vos clients qui m’a recommandé de venir vous voir, alors je suis venu vous voir. »

            Elle me rend presque aussitôt l’exemplaire à peine examiné et pas seulement entrouvert en me disant : « Oui mais il faut venir me voir pour acheter des livres, cher monsieur. »

            Alors l’auteur-éditeur sans distributeur salue la libraire indépendante de la petite ville de province et prend congé.

            Me revient en mémoire ce passage d’un roman d’Olivier Adam :

            Prétendre qu’on écrit mieux quand on est seul et au fond du trou relève de la pure et simple fumisterie. Depuis que Sarah m’avait quitté je n’étais plus foutu d’aligner trois mots. Je lui avais dédié tous mes livres jusqu’alors. De là à croire que je n’écrivais que pour elle, il n’y avait qu’un pas à franchir et je n’étais pas loin de le faire. C’était comme une double peine. Écrire avait toujours été pour moi le seul moyen de me connecter au monde, de le sentir, d’en éprouver la texture, de m’assurer de son existence, et de la mienne au passage, et voilà qu’au moment où je me retrouvais plus que jamais suspendu dans le vide j’en étais devenu incapable. Comme si faute de destinataire le geste lui-même devenait absurde[1].

            C’est ça, faute de destinataire le geste devient absurde. C’est presque ça. Je continue de m’écrire à moi-même, ou bien j’arrête tout dès à présent ? Je ne sais pas je ne sais plus je suis perdu, comme chantait Manu Chao dans « Me gustas tu » plagiant Michel Fugain dans « Fais comme l’oiseau ».

            Afin de me faire une idée plus précise sur la question, je m’installe à la terrasse de l’Abreuvoir, brasserie sympa à deux pas de chez moi où j’ai depuis des années mes petites habitudes, et commande mon premier demi. Me rejoint Spirou, sa main droite encore bandée.

            — Salut ma gueule !

            — Alors ? Tu en as encore pour combien de temps avec ta main ?

            — Des semaines. Des semaines. Je vais me cogner de la rééducation et tout le bazar.

            Spirou, âgé d’une trentaine d’années, est le responsable des serveurs de l’Abreuvoir. Récemment, une nuit après la fermeture, il a continué de se poivrer à la maison, chez Mélusine qui l’héberge, et il a fini par s’écrouler ivre mort sur la table basse en verre qui a explosé sous son poids. Main fendue, tendon sectionné, transport aux urgences, et arrêt de travail longue durée. Depuis, il glandouille en terrasse toute la sainte journée.

            — Je crois bien qu’ils vont pas tarder à me virer.

            — Quoi ? Tu as droit à un arrêt de travail comme tout le monde, tout de même ! C’est quoi cette embrouille ?

            — Tu sais dans la limonade, c’est comme qui dirait la jungle.

            — Ouais, il me semble bien avoir lu quelque chose comme ça dans le dernier Trocson-Magazine.

            — Mon contrat, je ne pense même pas qu’il soit tout à fait légal.

            J’ai le souvenir du soir où l’un des gérants de l’Abreuvoir m’avait présenté leur tout nouvel employé.

            — Spyridon ? Tu es grec ?

            — Du côté de mon père. Mais on m’appelle Spirou.

            — Alors salut Spirou.

            Nous avions très vite sympathisé et nous avions échangé nos profils Facebook. Le sien était assez curieux, il était intitulé « Ki Kouine », je lui avais demandé ce que ça signifiait.

            — Avant d’échouer ici, je faisais la route en vendant des bijoux fantaisie sur les plages, tout au black. Je vivais dans mon van, j’avais juste un ordinateur portable pour rester en contact avec mes potes de Valenciennes, à l’autre bout du pays. Ce van, il avait de la peine dans les pentes. Il couinait chaque fois que ça montait le pauvre vieux. Alors mon profil Facebook, ça a été le nom de mon van, que j’avais baptisé Kikouine.

            À présent, il est question qu’on éjecte mon camarade de l’Abreuvoir à cause de sa main estropiée et l’incapacité de travail qui en découle. Révoltant.

            — C’est bien simple, Spirou, s’ils te virent je les boycotte à vie.

            — Bah ! Ne t’en fais pas pour moi, je suis déjà sur un autre coup, là. Un tout nouveau troquet qui va bientôt ouvrir à deux pas d’ici. Le patron voudrait bien que j’en sois. Allez, finis donc ton demi c’est la mienne.

            Un bon petit gars, ce Spirou. Il m’achète mes livres, en a aussi fait acheter par Mélusine pour offrir à son père qui est un gros lecteur. Ça me sidère tout le temps lorsqu’on me réclame une dédicace. « Surtout n’oublie pas de me le signer avec un petit mot, hein. » Si j’étais une vedette je comprendrais.

            Mais là.

            — Et toi, il demande, de retour à notre table avec mon nouveau demi et son Jack Daniel’s. Ton prochain roman, ça avance ?

            — Quel prochain roman ?

            Et de lui faire part de mes affres.

            — Bon sang, ma gueule ! Tu ne vas tout de même pas arrêter l’écriture maintenant.

            — Si tu savais ce que ça implique d’écrire. Tu n’as pas idée, Spirou. Pour chaque livre, plus d’une année l’esprit bloqué 24/7 sur mon texte, y compris la nuit lorsque les rêves tournent autour du roman en question, puis le recueil de documentation, puis les corrections, les mises en page, la création du visuel de la couverture, la conception des maquettes, la phase de production avec l’imprimeur, la distribution, la gestion du site internet. On ne compte pas les heures dans cette activité, et l’on n’est même pas payé à la tâche.

            — Tu devrais sous-traiter un peu, non ?

            — Je n’en ai pas les moyens. De toute façon je préfère m’occuper de tout ça moi-même, faire les choses tout seul dans mon coin. Mais au final je me rends bien compte que ça n’intéresse personne ou presque. Imagine-toi que je parviens à peine à surnager avec toutes ces factures qui tombent d’un côté et la thune qui ne tombe pas de l’autre. Tu ne crois pas qu’il faut être un petit peu masochiste sur les bords, des fois ?

            — Et qu’est-ce que tu vas faire ? Tu vas te chercher un boulot ?

            — Je n’en ai pas la moindre idée. Un emploi à mon âge, ça tiendrait du miracle. D’ailleurs je ne sais pas faire grand-chose d’autre qu’écrire, je n’ai pour ainsi dire rien fait d’autre de toute mon existence d’adulte. Tu veux que je te dise, Spirou, je crois bien que j’ai foiré ma vie. Je ne suis plus bon à rien. Ce monde n’est plus le mien si tant est qu’il l’ait un jour été. Dans les grandes lignes et pour faire court, je me demande aujourd’hui si je n’écrivais pas pour tenir compagnie à ma solitude. Je suis une sorte d’inadapté, comme si tout cela n’était pas pour moi.

            — Quoi : tout cela ?

            — Ce monde. Cette terre, cette dimension. Tu comprends, par moments j’ai la sensation que la gravitation n’agit pas sur moi. Je ne suis pas certain de la consistance du monde qui m’entoure.

            Il me décoche un regard comme inquiet. Il proteste. Selon lui, je traverse une mauvaise passe, ce n’est pas plus compliqué que cela. C’est dans la tête, tout ça. Ce à quoi je réponds que c’est dans les chiffres, aussi. Il affirme que ces idées noires, il va me les expulser au plus vite.

            Eu égard à tout ce que nous nous envoyons lui et moi jusqu’à la fin de la soirée, je n’ai aucun souvenir de ladite fin de soirée.

            Excepté ce moment où je braille du François Béranger en esquissant d’hasardeux pas de danse façon joyeuse gaudriole devant le comptoir de l’Abreuvoir, un vaste sourire de crétin aux lèvres :

            J’en suis encore à m’demander
            Après tant et tant d’années
            À quoi ça sert de vivre et tout
            À quoi ça sert en bref d’être né
[2]

            Excepté cet autre moment où Spirou, entre deux couplets, me chuchote à l’oreille, les yeux mi-clos et le verre à la main : « Juste un truc, Patrick, never complain, never explain. »

            À cet instant, j’ai tellement biberonné que je parviens à une sorte d’allégresse, de légèreté, d’insouciance absolue. D’âme pure. Alcoolisée, mais pure. Alcoolisée, donc pure. Je voudrais mourir comme ça. Dans l’enchantement, le ravissement. Tomber joyeux dans un coma éthylique et rendre mon dernier soupir sans en être conscient le moins du monde.

            Pas le moins du monde.


[1] Olivier Adam, Les Lisières, éditions Flammarion, 2012.

[2] François Béranger, « Tranche de vie », album Tranche de vie, 1970.