La Dynastie des perdants

Dans La Dynastie des perdants, Thierry Tuborg s’inspire des membres de sa propre famille, à commencer par son fascinant grand-père Ashelbé (l’auteur du roman Pépé le Moko que Julien Duvivier a adapté au cinéma en 1937 avec Jean Gabin dans le rôle-titre), pour en faire des personnages pittoresques qui se succèdent au fil de cette saga douce-amère à travers un siècle d’Histoire, depuis la Première Guerre mondiale jusqu’à notre époque, et s’achevant sur un retournement de situation tout à fait inattendu. Où l’on croise au détour des pages Henri Désiré Landru, les jeunes Joseph Kessel et Albert Londres, Jean Cocteau, Gaston Gallimard, Jacques Chaban-Delmas, ou encore les Sex Pistols.

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Les premières pages :
 
Année 1949, ville de Los Angeles, Californie.
Qui pourrait dire ce que je fabrique encore ici, moi, Henri Le Plessy, soixante-deux ans, citoyen français ? Qui sait seulement que je suis ici, qui saurait dire ce que je suis devenu, après avoir quitté Paris pour tenter ma chance à Hollywood, à commencer par l’adaptation américaine au cinéma de mon roman Bosco le Gadjo ?
Pour tenter ma chance à Hollywood en tant que scénariste ? Ou bien fuir la justice de mon pays, échapper à mes responsabilités ?
Y aura-t-il un universitaire, un biographe, au début du siècle prochain, pour avancer des réponses à ces interrogations ? L’obscur Ashelpé — puisque tel est le nom sous lequel ma réputation a été faite —, l’obscur Ashelpé n’aurait-il pas traficoté avec des cercles collabos durant l’Occupation ? Ne se serait-il pas plutôt fait plumer par la Paramount ?
Il ne faudra pas compter sur moi pour esquisser des débuts de pistes, j’effacerai les traces de mes pas derrière moi. Sigmund Freud n’a-t-il pas écrit : « Qui veut devenir biographe s’engage au mensonge, à la dissimulation, à l’hypocrisie, et même à la dissimulation de son incompréhension, car la vérité biographique n’est pas accessible, et le fût-elle, on ne pourrait pas s’en servir. »
D’ailleurs je doute de faire un jour l’objet, moi, Henri Le Plessy, d’une quelconque biographie. Tout ce que l’on pourrait relater, dire ou écrire à mon sujet ne saurait guère relever que du fantasme, du roman, de la fiction.

Aller fouiller dans les histoires de famille réserve toujours des surprises. Qui n’a pas dans sa généalogie des secrets bien croustillants, transmis de génération en génération, des abominations cachées sous les tapis, des cadavres dans les placards, ou au minimum quelques affaires d’adultères bien immorales ? Quand Thierry Tuborg s’empare du sujet, on peut lui faire confiance pour ne rien cacher à ses lecteurs, fidèles déjà au fait d’une bonne partie de sa biographie, de sa jeunesse fugueuse, de ses années punk, de son quotidien à Montpellier. Prenant de la distance avec son propre parcours, il s’attache ici à retracer la vie de son grand-père et de son père, pour démontrer de quelle lignée de perdants il fait partie.
Il faut dire que papy a mauvaise réputation et semble avoir gâché sa gloire promise à force de forfaitures. Sur son grand-père, le petit Thierry en a appris de belles depuis qu’il porte des culottes courtes. La mémoire collective du clan n’a pas épargné l’ancêtre. L’auteur le savait avoir commencé journaliste, puis avoir fondé une agence de détectives, qui lui inspirera la création d’un magazine, devenu le célèbre Détective, soutenu par les éditions Gallimard. Attiré avant tout par la littérature et la certitude de son talent, il écrira sous le nom d’emprunt d’Ashelbé Pépé le Moko, porté à l’écran par Julien Duvivier en 1937, excusez du peu. Là s’arrête la ligne ascendante, après quelques succès notables. L’aïeul semblait s’être évaporé, aux Etats-Unis peut-être. Que fuyait-il ? Les hypothèses allaient bon train dans la famille. Un seul fait certain : Ashelbé était de la race des salauds. C’est à partir de ces éléments que le petit-fils tire de fil de l’histoire. Perdant 1er a laissé derrière lui un champ de ruines, dont le fils n’arrivera jamais à se remettre, dont le petit-fils subira les conséquences. A force de recherches, Tuborg démêle l’écheveau. Et tombe sur des documents, des courriers qui lui révéleront une vérité dont il ignorait tout, et l’oblige à réécrire une bonne partie du livre, juste à temps ! Ne comptez pas sur moi pour vous en dire plus, vous n’avez qu’à lire.
Sous la plume de Thierry Tuborg, qui s’applique à brouiller les pistes et à faire des membres de sa famille des personnages de roman, il n’y a pas de risque de s’ennuyer. La forme littéraire se déploie comme le siècle qui s’écoule pour narrer les péripéties liées à ses découvertes. Les dialogues sont sentis. Le ton est alerte et souvent drôle. Comme à son habitude, Thierry, tout en autodérision, s’emploie à faire rentrer ce qu’il pense de lui-même dans les cases de la lositude. Jamais amer, lui à qui il n’a manqué qu’un cil et un peu de bol pour faire carrière en tant qu’écrivain tandis que d’autres ont réussi avec le quart de son talent, il ne s’épargne pas. Mais rectifie. S’il est un perdant, il n’a jamais fait que ce qu’il a voulu et toujours écrit. Qui peut en dire autant ?
Si ce livre devait être son dernier (ce qu’on n’espère évidemment pas), il conclurait de belle manière une œuvre foisonnante, hétéroclite et originale.
Et quelle serait la morale de ses ouvrages, tirés d’une vie hors norme, un rien foutraque, toujours intègre ?
Il vaut mieux être un perdant qu’un salaud : ça permet de dormir tranquille.
(Marianne Peyronnet)